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« L’œuvre du F. Paul-Ch. Strœhlin » ou, pour le non-initié, « Un numismate extraordinaire, Paul-Ch. Stroehlin »

Messieurs, chers Amis, La rédaction du Dictionnaire biographique de la Suisse m’a demandé – en ma qualité de conservateur du Cabinet de numismatique du Musée d’art et d’histoire de Genève – un article en style télégraphique sur le numismate Paul-Ch. Strœhlin. Je l’ai rédigé en ces termes : Strœhlin Paul-Ch[arles Frédéric] * 10.9.1864 et † 4.3.1908 à Genève, de Jean-B. * 8.12.1813 † 25.9.1889 (Dr méd., chirurgien en chef, Hôpital cant. GE) et de Laure Amiel * 1829 † 1891 (sœur d’Henri-Frédéric, l’auteur du Journal intime), 1894 ∞ Bertha Putzke*1858 et † après 1958 à Berlin, sans enfants. Études gymn. à GE, univ. à Berlin et Leipzig d’histoire et de numismatique (1882-1888). Numismate précoce et passionné, président de la Société suisse de numismatique et directeur (et fondateur) de la Revue suisse de numismatique de 1890 à sa mort, il ne put mener à bien deux projets gigantesques, l’Histoire monétaire de la Suisse et le Répertoire de médaillistique, mais il donna un essor décisif à la Société et à sa revue, exposa plus de 9000 monnaies suisses à l’Exposition nationale de 1896, créa le Musée de la Loge Union et Travail, GE, donna ou déposa env. 6000 monnaies au Cabinet de numismatique de la Ville de Genève. Auteur de l’Éducation en Suisse, il publia le Journal des collectionneurs.Œuvres : (en collaboration avec [L.-F. ] Jarrys), Notice sur le Musée Maçonnique, GE 1902 ; plus de 300 articles et notes dans la Revue suisse de numismatiqueBiographie : E. Demole, Notice, GE 1908, M. Campagnolo, Gazette numismatique suisse 2004/216, pp. 96-102  La rédaction demandait la religion de Strœhlin, mais je ne l’ai pas ajoutée. J’ai plus tard vu l’acte de décès : la case n’a pas été remplie. J’ai donc été bien inspiré en refusant de répondre à la question. Strœhlin était certainement déiste, mais cette foi lui était personnelle et le concernait seule. Vous connaissez ainsi la raison qui a fait que votre vénérable m’a fait l’honneur et l’amitié de m’inviter à prendre la parole ce soir – ce dont je le remercie vivement – et la raison qui m’a amené à m’intéresser à Paul-Ch. Strœhlin.  

Strœhlin fut un numismate précoce et passionné. Cette passion, c’est bien normal, avait commencé par la passion de collectionner. Comme enfant, il dépensait tout son argent pour enrichir ses collections en herbe. Seulement, après le décès de son père, qui lui avait laissé une fortune confortable, il continua à collectionner, il continua à collectionner toute sa vie, à un rythme effréné, faute d’avoir un ami de confiance

qui sache le retenir, comme le dit sur un ton affecté et réprobateur – bien genevois –, au lendemain de sa mort, son premier biographe. C’est que Strœhlin avait les défauts, ou le défaut, de ses qualités, qui étaient, à n’en pas douter, immenses.  

 

Se retrouvant à 25 ans héritier d’une fortune confortable, il ouvrit son propre Cabinet de numismatique. Jamais marchand, semble-t-il, ne fut plus ignare des lois du marché. Il achetait pour enrichir ses collections et point dans le but de revendre. Sa participation aux ventes aux enchères avait fait augmenter les prix des monnaies et des médailles suisses dans une proportion qui faisait par moment le désespoir du digne conservateur du Cabinet de numismatique de Genève, Eugène Demole. C’est que Strœhlin n’avait aucune intention de s’arrêter avant d’avoir formé une collection complète des monnaies et des médailles suisses, avec toutes les variantes et toutes les années. Or il faut savoir que, rien qu’en 1850, au moment du retrait de la monnaie cantonale et du passage à la monnaie que nous utilisons encore aujourd’hui, le savant directeur des archives de Berne avait calculé qu’en 1848 circulaient encore en Suisse quelque 700 types monétaires différents ! Et pourtant, malgré cette passion démesurée, rien de moins égoïste : c’était la connaissance, la connaissance historique que Strœhlin voulait servir, en accumulant les objets, témoins à la fois de l’industrie et de l’art de l’homme. Car Strœhlin était la bonté et la générosité mêmes, comme le dit son biographe pour conclure. Il fit dessiner sa collection par un artiste de renom, Albert-St. van Muyden, dans le but de la faire connaître. Il subsiste au Cabinet de numismatique du Musée d’art et d’histoire un ensemble qui occupe une bibliothèque entière, de cartons remplis de dessins, destinés à illustrer l’histoire monétaire de la Suisse, ouvrage titanesque qu’il pensait entreprendre, aidé de quelques collègues. Et ce n’était qu’une partie d’un tout que devait comprendre encore des milliers de dessins.  

 

En 1896, à l’occasion de l’Exposition nationale de Genève, il exposa environ 9'500 monnaies suisses, dont plus de 8'000 appartenaient à sa propre collection. Du jamais vu, ni avant, ni après, une « massive and unsurpassed collection », comme la définit sur la toile, encore aujourd’hui, un grand marchand international.  Cette collection devait servir à écrire l’histoire monétaire suisse. Ensuite, il en destinait au Cabinet de numismatique la partie genevoise, en tout cas, « ‘quand ses moyens le lui auraient permis’ – avait-il dit », comme le reportent les comptes-rendus de l’administration municipale. Peut-être – nous n’en savons rien, en tout cas dans l’état actuel de nos connaissances –, le reste aurait-il dû aller à la Société suisse de numismatique, le jour où celle-ci aurait eu un siège définitif, ce qui constituait un des soucis du prévoyant Paul-Ch. Strœhlin.Car si sa collection était son premier bébé, lui qui n’eut pas d’enfants, la Société suisse numismatique était le deuxième. Il consacra très largement à la Société suisse ce dont il était dont il était le moins économe de tout, son temps et son énergie. A 15 ans, il devint membre fondateur de la Société, qui vit le jour en 1879. Onze ans plus tard, il en fut élu président. Immédiatement, il fonda la Revue suisse de numismatique, qui devint l’organe scientifique de la Société. Il demeura président de la Société et directeur de la Revue jusqu’à sa mort. Il y signa, en 18 ans, quelque 300 contributions. Sans compter qu’il assura à la Revue la collaboration des numismates les plus distingués de l’époque, et que la Revue acquit un tel prestige qu’elle va bientôt fêter son 120e anniversaire. Il dota la Société d’un siège, dont il assura le loyer, d’un médaillier qu’il enrichissait lui-même et d’un bibliothèque, dont il pouvait dire avec fierté quelques années plus tard, qu’elle comprenait « toutes les publications ou presque nécessaires à l’étude de la monnaie et de la médaille suisses ». Aux années de l’euphorie et des grands projets succédèrent des années plus difficiles, sur lesquelles je ne m’étendrai pas. Il fut contraint à liquider son affaire, qui allait mal, ce qui n’est pas pour nous étonner.  Strœhlin devint membre de la Commission consultative du Cabinet de numismatique de Genève pour les acquisitions. En quelques années, les pièces dont le Conservateur avait déploré le prix exorbitant commencèrent à arriver au médaillier de Genève sous forme de don. Il donna d’abord, de sa collection de médailles genevoises, tout ce qui manquait au Cabinet de numismatique : 2137 médailles. Après d’autres dons, il déposa 1'900 monnaies qui manquaient au médaillier de la Cité, enfin 1244. Ces pièces furent achetées par la Ville après sa mort. Au total, environ 6'500 pièces du Cabinet de numismatique proviennent des collections de Strœhlin. Trois grosses ventes, organisées par Sotheby’s après son décès, suffirent à peine liquider le reste des collections, au profit de sa veuve. Entre-temps, il s’était également soucié d’une autre institution qui devait lui tenir très à cœur. Mais, autre que moi ici, mon confrère Marc Da Pojan, vous en parlera mieux que moi. Je citerai juste, ce que dit François Ruchon dans son Histoire de la Franc-maçonnerie à Genève, à la p. 287 : …vénérable 1904-1907, collectionneur et numismate réputé, a fondé le Musée maçonnique où sont réunies de précieuses séries de médailles, de sceaux, de diplômes. Vous voyez, nous avons une même dette de reconnaissance envers la mémoire de notre grand et généreux devancier…, et il m’est quelque peu pénible, en ce centenaire de la mort de Paul-Ch. Stroehlin, ce bienfaiteur de la numismatique genevoise et suisse et de la Franc-Maçonnerie, il m’est quelque peu pénible de ne pas avoir pu lui consacrer l’exposition et la publication qu’il méritait, publication et exposition que nous aurions dû faire ensemble. Je dois remercier particulièrement mon ami Gilbert Ceffa, qui a fait tout ce qu’il pouvait afin que ce beau projet commun aboutisse. Les temps n’étaient pas mûrs. Mais ce n’est désormais, je l’espère, que partie remise… Matteo Campagnolo Genève, le 15e j du 8e mois 6008 

 

 
 
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